Les trois grands réseaux du cerveau, et pourquoi la concentration bascule
Il y a quelques mois, ma montre connectée s'est mise à vibrer en pleine après-midi pour me féliciter d'avoir fait une sieste. Je n'avais pas dormi. Cela faisait trois heures et demie que j'écrivais du code, sans lever la tête, sans boire, sans me lever. Mon cœur, lui, était descendu de soixante-dix battements par minute à une cinquantaine, à peu près mon rythme de sommeil profond. La montre a lu ce calme comme du repos, alors que c'était de la concentration.
La même journée peut contenir cet état de fusion tranquille avec une tâche et, deux heures plus tard, un moment où le bruit d'une porte qui claque rend le travail impossible. Les deux tiennent à la manière dont le cerveau répartit son activité entre quelques grands ensembles de régions, et surtout à la façon dont il passe de l'un à l'autre.
On se représente souvent l'attention comme un projecteur qu'on braque ou qu'on relâche, une affaire de volonté. Dans cette logique, se concentrer serait une affaire de volonté, et décrocher un relâchement. Cette image explique mal pourquoi la concentration tient parfois toute seule pendant des heures, et pourquoi elle se disloque à d'autres moments sans qu'on l'ait décidé. Les neurosciences proposent une grille plus fine.
Trois réseaux et un aiguilleur
Le modèle des trois réseaux a été proposé au début des années 2010 par le neuroscientifique Vinod Menon. Il décrit trois grands réseaux à large échelle qui organisent la cognition. Le premier est le réseau du mode par défaut, le Default Mode Network ou DMN : le réseau du monde intérieur, actif quand l'esprit n'est pas tourné vers une tâche, dans la rêverie, la pensée sur soi, les souvenirs. Le deuxième est le réseau exécutif central, le Central Executive Network ou CEN, aussi appelé réseau frontopariétal : celui de la tâche dirigée, mobilisé pour tenir un objectif, suivre une consigne, manipuler une information en mémoire. Le troisième est le réseau de la saillance, le Salience Network, dont les régions cœur sont l'insula antérieure et le cortex cingulaire antérieur : il détecte ce qui compte, dans le corps comme dans l'environnement, et arbitre le passage entre les deux autres.
Ce modèle est un cadre théorique très établi et très cité. Il aide à penser, mais il reste une grille de lecture, que les études nuancent souvent plutôt qu'elles ne la confirment en bloc. Le rôle d'arbitre du réseau de la saillance, en revanche, est aujourd'hui bien étayé. Plusieurs méthodes convergentes montrent qu'il pilote la bascule entre le monde intérieur et la tâche dirigée, et qu'une de ses régions, l'insula antérieure, se comporte comme un point de sortie qui commande aux autres. Cette causalité, toutefois, est inférée par des modèles statistiques à partir de l'activité observée, plutôt que par une manipulation directe du cerveau.
L'image de l'aiguilleur est commode. Quand quelque chose devient saillant, une idée qui monte, un bruit, une urgence du corps, le réseau de la saillance fait passer la main, du monde intérieur vers la tâche ou de la tâche vers le monde intérieur. C'est ce mouvement qu'on appelle basculer.
Ce que le modèle éclaire, et ce qu'il ne prouve pas
Ce modèle donne une grille de lecture à des expériences que beaucoup d'adultes concernés décrivent. Une corrélation n'a jamais valeur de preuve, et aucune étude ne relie directement mon hyperfocus ou mes surcharges à tel réglage de mes réseaux. Ce qui suit propose une façon de les comprendre, à défaut de les mesurer.
Prenons l'hyperfocus. On peut le décrire comme un engagement du réseau de la tâche si prolongé et si complet que le monde intérieur et les signaux du corps, la faim, la soif, l'heure qui tourne, ne reprennent pas la main. C'est ce que je vivais devant mon écran ce jour-là. Il peut s'écouler quatre heures sans que je lève la tête, dans un grand calme intérieur. Ce qui m'en sort, presque toujours, c'est une contrainte extérieure : un rendez-vous, une réunion, l'obligation d'aller manger. La sortie a un coût, une frustration de laisser quelque chose en plan. Cet état est aussi un atout. Mon acuité y est décuplée, je repère des micro-détails et des incohérences que je ne verrais pas autrement, je débusque des erreurs dans de gros volumes de texte ou de tableaux. Le piège est l'autre face. Happé par un projet, je laisse filer les petites tâches sans intérêt, et les notifications s'accumulent jusqu'au soir.
La surcharge sensorielle est l'envers de la même fonction. Le réseau de la saillance est censé trier ce qui mérite l'attention. Quand trop de choses deviennent saillantes en même temps, il ne trie plus. J'entends toutes les conversations d'une pièce, même celles que je ne veux pas suivre. Les cliquetis, les frottements, les bruits de pas, une porte qui claque, je les entends tous très fort, et ils captent mon attention même quand je décide de ne pas écouter. Cela peut monter jusqu'à une surcharge qui oblige à se retirer d'un coup, ce que la communauté appelle parfois un shutdown, un repli soudain sous saturation. Une odeur de cuisine qui me prend par surprise produit le même besoin de fuite. J'ai trouvé une parade avec un casque à réduction de bruit, qui a lui aussi son coût. Il isole socialement, et il m'oblige à lire sur les lèvres, parce que le silence qu'il crée rend les voix latérales inintelligibles.
Ce contraste, la fusion tranquille d'un côté, la saturation de l'autre, est cohérent avec l'idée d'un aiguilleur très sollicité. Ce rapprochement reste une lecture du modèle, que rien n'a vérifié sur mon cerveau.
Autisme, TDAH : des tendances plutôt que des frontières
Les différences observées dans l'autisme et le TDAH doivent se dire avec précaution, comme des tendances de groupe, sans jamais valoir comme étiquette individuelle.
Dans l'autisme, les méta-analyses retrouvent souvent une connectivité diminuée aux nœuds cœur du réseau du mode par défaut. Le résultat est solide, mais on aurait tort d'en faire un slogan. Le même corpus montre un profil mixte, où certains réseaux sont moins connectés et d'autres davantage. Dire que « le mode par défaut est sous-connecté chez les autistes » écraserait cette hétérogénéité, qui varie selon l'âge, les régions et les méthodes de mesure. Des travaux récents pointent même, à rebours, un couplage plus fort qu'attendu entre le mode par défaut et le réseau de la saillance chez une partie des personnes. Dans les grandes lignes, ce tableau se retrouve d'une étude à l'autre, mais le détail varie beaucoup.
Dans le TDAH, une hypothèse fondatrice, formulée en 2007, propose que l'activité spontanée du mode par défaut s'immisce par moments pendant la tâche, produisant des fluctuations d'attention. Elle réattribue les lapsus attentionnels à cette intrusion du monde intérieur plutôt qu'à un simple manque de contrôle. Des études chez l'adulte et chez l'enfant apportent un appui à cette idée, mais ce sont des résultats moyens, sur de petits effectifs, et corrélationnels. L'hypothèse est prometteuse, et encore loin d'un fait acquis.
Reste la situation où l'autisme et le TDAH coexistent chez la même personne. Sur un profil de connectivité combiné des trois réseaux, la littérature vérifiable ne dit, pour l'instant, rien de solide. Je m'arrête donc là et je renvoie à l'article AuDHD : autisme et TDAH à la fois, qui décrit ce que produit cette cooccurrence sans lui prêter une signature cérébrale qu'aucune étude ne soutient encore.
Ce que cela change dans une vie
Comprendre l'aiguilleur ne change pas le fonctionnement, mais il change la lecture qu'on en fait, et cette relecture a des effets pratiques. Le soir d'une journée hachée par les interruptions, je me retrouve tendu, la gorge serrée, avec une sensation d'excitation autour du crâne, difficile à décrire. Longtemps, je n'avais pas de mots pour ça, et j'aurais pu y voir un manque de volonté ou de patience. Le lire comme le coût d'un arbitrage attentionnel qui a tourné toute la journée déplace le problème. Il ne s'agit plus de me corriger, mais de régler l'environnement.
De cette relecture découlent des arrangements simples. Je bloque des plages de concentration dans mon agenda, dont un créneau fixe le matin sans réunion possible. Je laisse des espaces entre les rendez-vous pour souffler. Avec mes associés, nous avons posé un accord simple. Même quand nous sommes dans la même pièce, on se demande d'abord sur Slack « es-tu disponible dans dix minutes ? », ce qui me laisse le temps de finir et de me préparer à l'échange, au lieu d'être arraché à froid. Et j'évite les lieux saturés, restaurants et bars, où le tri ne se fait plus. D'autres arrangements de ce genre sont décrits dans Aménager le quotidien.
Renoncer à un dîner au restaurant n'est pas un caprice. Je suis capable de m'y rendre ; c'est simplement que le coût en est trop élevé, et que je choisis de ne plus le payer. On ne demande pas à une personne aveugle de faire un effort pour voir quand même. On le demande volontiers à une personne autiste, parce que son fonctionnement ne se voit pas. Mettre un nom sur le mécanisme aide à lever ce malentendu, sans en faire une plainte.
Ce qui reste incertain
Ce socle scientifique a ses limites. L'imagerie cérébrale de repos, qui sert à mesurer ces réseaux, a un rapport signal sur bruit faible, et sa fiabilité dépend beaucoup de la durée d'acquisition. Les effectifs, surtout du côté du TDAH, sont souvent petits, et les liens entre cerveau et comportement se répliquent mal. La causalité, quand elle est avancée, est inférée par des modèles, jamais établie par une intervention directe. Le tableau évolue de l'enfance à l'âge adulte. Et la variabilité entre individus est forte, si bien que les moyennes de groupe masquent des profils très divers. Le modèle des trois réseaux rend service pour penser, à condition de le manier avec ces réserves.
Devant sa propre fatigue ou sa difficulté à passer d'une activité à l'autre, la question utile n'est donc pas « qu'est-ce qui cloche chez moi », mais « qu'est-ce qui, autour de moi, sature l'aiguilleur, et qu'est-ce que je peux régler ». C'est une question qu'on peut se poser sans savoir lire une IRM, et qui mène à des réponses utiles.