L'autisme n'est pas un bloc unique
Deux personnes reçoivent un diagnostic d'autisme la même année. L'une enseigne à l'université et parle trois langues. L'autre ne parle pas et a besoin d'une aide constante pour s'habiller, manger, se déplacer. Le même mot les désigne toutes les deux, sans qu'aucun trait visible ne les rapproche.
Cette diversité n'est pas un artefact du diagnostic actuel, elle en est la raison d'être. Jusqu'en 2013, quatre diagnostics coexistaient dans les manuels psychiatriques : le trouble autistique, le syndrome d'Asperger, le trouble envahissant du développement non spécifié, le trouble désintégratif de l'enfance. Le DSM-5 les a fusionnés en une seule entité, le trouble du spectre de l'autisme. Les psychiatres qui ont piloté ce changement l'ont justifié par un constat embarrassant : rien ne permettait de distinguer ces quatre catégories de façon biologiquement fiable, et leur usage variait trop d'un praticien à l'autre pour rester utile. Le mot « spectre » ne signale pas une nuance de vocabulaire. Il acte que la diversité clinique était déjà connue, bien avant qu'on cherche à l'expliquer.
Reste une question que la seule observation clinique ne peut pas trancher : cette diversité a-t-elle une origine repérable, ou n'est-elle qu'un continuum sans structure interne ? C'est le terrain de la génétique, et les grandes cohortes de population donnent un premier repère. L'autisme est héréditaire à environ 80 %, un chiffre convergent entre les études de jumeaux et des cohortes de plusieurs millions d'enfants suivies dans cinq pays. Cette héritabilité élevée ne pointe cependant pas vers un gène unique. Plusieurs centaines de gènes sont impliqués, certains rares et à fort effet individuel, d'autres communs dans la population générale et à effet minuscule pris isolément, qui s'additionnent. La base de données qui les recense en compte aujourd'hui plus d'un millier à des degrés de preuve variables, et environ 250 à un niveau de confiance élevé.
Ce qui intéresse la recherche depuis longtemps, ce n'est pas seulement le nombre de gènes, mais la fonction qu'ils remplissent. Une étude fondatrice de 2014, reprise et confirmée depuis, a montré que ces gènes se regroupent surtout autour de deux grandes fonctions biologiques. La première touche au remodelage de la chromatine, le système qui compacte l'ADN dans la cellule et régule quels gènes s'expriment. La seconde touche au fonctionnement synaptique, le point de contact où l'information passe d'un neurone à l'autre. Deux façons différentes de perturber le développement du cerveau, qui ne produisent vraisemblablement pas le même tableau clinique.
C'est le terrain qu'a exploré une étude publiée en 2025 dans Nature Genetics, largement relayée dans la presse de vulgarisation. Une équipe de l'université de Princeton a croisé des données cliniques détaillées et des données génétiques sur plusieurs milliers de personnes autistes issues de la cohorte américaine SPARK, avec une réplication sur un second groupe indépendant. Le résultat identifie quatre profils cliniques récurrents :
- un profil centré sur les difficultés sociales et comportementales ;
- un profil de difficultés modérées et plus diffuses ;
- un profil mixte, associant autisme et retard de développement ;
- un profil aux difficultés les plus étendues.
À chacun correspondent des associations génétiques différentes. Les gènes du remodelage de la chromatine s'associent surtout au premier profil, ceux du fonctionnement synaptique au profil mixte, et les variants les plus contraints par l'évolution au profil le plus étendu. Le résultat tient parce qu'il a été retrouvé sur un groupe de personnes différent de celui où il avait été découvert, ce qui manque à une bonne partie des travaux du même genre.
Ce travail n'est pas isolé. Depuis au moins 2017, plusieurs équipes, dont un grand consortium européen construit spécifiquement pour cette question, cherchent à identifier des marqueurs biologiques capables de distinguer des sous-groupes cliniques dans l'autisme. Aucun n'a encore été validé au point de guider une prise en charge. Il faut donc résister à une tentation, celle de lire les quatre profils de 2025 comme une nouvelle typologie stable et prête à l'emploi.
Le champ de la psychiatrie garde en mémoire un précédent qui incite justement à cette prudence. En 2017, une étude très citée avait identifié quatre « biotypes » de dépression à partir de l'imagerie de la connectivité cérébrale, avec des corrélations si nettes qu'elles semblaient trancher un débat ancien. Une réanalyse indépendante, deux ans plus tard, a montré que ces corrélations ne survivaient pas à un test statistique correctement posé, et que l'appartenance d'une personne à tel ou tel biotype changeait du tout au tout selon d'infimes variations dans les données de départ. Le résultat spectaculaire tenait surtout à la façon dont l'analyse avait été construite. Une étude portant spécifiquement sur les sous-types de connectivité dans l'autisme cite aujourd'hui ce précédent comme un avertissement pour son propre champ, et note qu'aucune analyse de sous-types par imagerie n'a, à ce jour, été répliquée avec succès dans ce domaine précis. Cela ne discrédite pas l'étude de 2025, dont la réplication externe est justement le point fort. Cela ne fait pas encore de ce résultat un test qu'on pourrait passer chez son médecin, ni une case définitive où ranger une personne.
L'image publique de l'autisme reste souvent calée sur un seul profil, généralement le plus visible dès l'enfance et associé à un retard de développement marqué. Une personne dont le fonctionnement ressemble davantage à un autre profil, sociale en apparence, verbale, parfois diagnostiquée après quarante ans, se retrouve alors face à un doute qui n'a pas lieu d'être : est-ce que je suis vraiment autiste, ou est-ce que je me trompe de mot ? La recherche récente répond que la question posée ainsi n'a pas de sens. Il n'existe pas un autisme de référence dont les autres présentations seraient des variantes affaiblies. Il existe une diversité de trajectoires biologiques qui aboutissent, par des voies différentes, au même diagnostic clinique.
Je l'ai vécu à ma façon. Mon diagnostic est tombé à quarante-deux ans, et il serait faux de dire que rien ne se voyait avant. Beaucoup de choses se voyaient, mais on les lisait comme des traits de caractère plutôt que comme un fonctionnement : une rigidité, une manière de relever la moindre incohérence dans ce qu'on me disait, une insistance qu'on jugeait pointilleuse ou de mauvaise foi. Ce sont d'ailleurs des reproches classiques adressés aux personnes autistes, parce que chercher sans relâche à reconstruire un sens cohérent donne, vu du dehors, quelqu'un de difficile à vivre. Faute d'explication, ce fonctionnement passe pour un défaut, parfois pour un manque d'empathie.
C'est souvent par là qu'arrive un diagnostic tardif. Une succession de relations qui tournent mal sans qu'on comprenne pourquoi, des reproches répétés qui restent opaques, une injonction constante à être autrement sans qu'aucun mode d'emploi ne l'accompagne. On voit bien qu'on déroute, sans disposer des moyens d'y remédier. L'autisme est aussi cela, un handicap qui ne se voit pas, et dont on ne mesure le poids qu'une fois qu'il porte un nom.
Ce qui m'a aidé à tenir le diagnostic sans le remettre sans cesse en question n'est pas une liste de symptômes qui coïnciderait trait pour trait avec la mienne. C'est d'avoir compris que la case elle-même recouvre des réalités biologiques distinctes, et que chercher à s'y conformer entièrement revient à se mesurer à un stéréotype plutôt qu'à un diagnostic.
Aucun test génétique ne diagnostique aujourd'hui l'autisme, et ce n'est pas près de changer : la diversité même des mécanismes en jeu rend improbable un marqueur biologique unique. Le diagnostic reste clinique, posé sur l'observation d'un fonctionnement et de son coût réel dans une vie, comme pour tout diagnostic de ce type. La génétique explique surtout pourquoi le même mot recouvre des vies aussi différentes. Elle explique plus rarement pourquoi comparer son propre fonctionnement à celui d'une autre personne autiste éclairerait quoi que ce soit.
On ne sait pas si ces quatre profils resteront stables à mesure que les échantillons grandiront, ni s'ils correspondront un jour à des prises en charge différenciées. La cohorte étudiée repose en grande partie sur des familles qui s'inscrivent volontairement à une recherche en ligne, un mode de recrutement qui touche plus facilement certains publics que d'autres, sans qu'on sache précisément lesquels échappent au filet. La prudence n'est pas un frein à la recherche, elle en est une condition.
La bonne question à retenir, devant un diagnostic d'autisme, n'est donc pas à quel autisme on ressemble, mais quelle version de cette diversité biologique correspond à son propre fonctionnement, et ce qu'elle explique réellement de son quotidien.