Comprendre

Les autistes ressentent-ils moins les émotions ?

Un visage qui bouge peu, un ton égal, peu de gestes, et l'on conclut vite que la personne ne ressent pas grand-chose. Appliqué aux autistes, ce raccourci est devenu un cliché tenace, celui de l'être froid, logique, sans émotion ni empathie. Il se trompe presque à chaque étape. Ce qui se voit au-dehors, d'abord, ne dit rien de ce qui se passe au-dedans.

Ce qui se ressent et ce qui se montre

Les études distinguent deux formes d'empathie. L'empathie cognitive consiste à deviner ce que l'autre pense ou éprouve à partir d'indices, un visage, un ton, une posture. L'empathie affective consiste à ressentir soi-même l'émotion de l'autre. Chez beaucoup de personnes autistes, la première est en difficulté, la seconde non. Certaines ressentent même les émotions d'autrui avec une intensité qui déborde, au point de devoir s'en protéger. Loin d'un manque d'affect, on a parfois affaire à un trop-plein mal filtré, proche de la réactivité émotionnelle intense décrite ailleurs.

Je peux en témoigner de l'intérieur, et ce que je décris n'est pas une étude, seulement ce que je vis et ce que j'observe chez d'autres autistes. On m'a longtemps adressé deux reproches opposés. D'un côté, mon visage ne montrerait pas ce que je ressens, on ne saurait pas me lire. Je ne crois pas que je ne montre rien. Mon non-verbal n'emprunte simplement pas les codes attendus, et c'est cette non-conformité qu'on me reproche, faute de la reconnaître. De l'autre, à l'inverse, mon non-verbal exprimerait par moments des choses très fortes, prises pour de la désapprobation, alors qu'il n'en est rien. Les deux reproches se tiennent, parce que mon propre décodeur des signaux d'autrui est peu fiable, et que je le sais. Cela me rend d'ailleurs très attentif aux écarts entre ce qui se dit et ce que le corps laisse voir.

Mettre des mots sur ce qu'on ressent

Si l'émotion est là, d'où viennent les malentendus ? Une partie de la réponse tient à un trait distinct, l'alexithymie, la difficulté à identifier et à nommer ses propres émotions. Elle est fréquente dans l'autisme, autour de 50 % des personnes contre environ 5 % dans la population générale. Mais elle n'est pas l'autisme. Plus de 40 % des autistes n'en présentent pas. Deux chercheurs ont proposé que beaucoup des difficultés émotionnelles attribuées à l'autisme viennent en réalité de cette alexithymie, quand elle l'accompagne.

Mon cas illustre justement cette variété. J'ai plutôt un accès très fin à ce que je ressens, un diapason intérieur sur lequel je me règle au quotidien. Il m'a fallu du travail pour en arriver là. J'ai puisé dans quantité de modèles, la psychologie sociale, l'analyse transactionnelle, les travaux de Jung, l'école de Palo Alto, le triangle de Karpman, et cette boîte à outils m'a appris à nommer ce que je percevais déjà. Cet ancrage rejoint une autre particularité fréquente, un fort référentiel interne : je juge ce qui est vrai ou juste à partir de ce que je ressens, davantage qu'à partir de ce qu'on en pensera. Là encore, je parle pour moi, pas pour tous les autistes.

Le malentendu va dans les deux sens

Reste la lecture d'autrui, plus laborieuse quand les indices sociaux n'arrivent pas d'eux-mêmes. Longtemps, on y a vu un déficit des seuls autistes. Une idée plus récente rééquilibre le tableau. Le malentendu entre une personne autiste et une personne non-autiste va dans les deux sens. Chacune peine à lire l'autre, parce que leurs façons d'exprimer et d'interpréter les émotions diffèrent. Des travaux le montrent, les autistes se comprennent entre eux aussi facilement que les non-autistes entre eux, et c'est dans les groupes mixtes que la communication se dégrade.

De ma fenêtre, cette réciprocité est très concrète. Face à des personnes neurotypiques, je me heurte souvent à ce qui me semble une faible conscience de leur propre monde intérieur. Beaucoup se déterminent surtout par rapport au regard des autres, ce fort référentiel externe, et leurs conduites m'apparaissent alors incohérentes, difficiles à décrypter, d'autant qu'elles ne savent pas toujours expliciter elles-mêmes ce qui les meut. Je le dis depuis ma place, sans prétendre décrire leur expérience à leur place. C'est mon décodeur qui bute sur elles, autant que le leur bute sur moi. Le non-verbal, qu'elles manient d'instinct et sans y penser, suit une norme partagée, et le moindre écart à cette norme passe pour un problème. Nous sommes donc deux à être mal outillés, chacun pour lire l'autre.

Une froideur qui n'en est pas une

Un dernier trait nourrit le malentendu, plus discret. Beaucoup d'autistes ont un rapport pragmatique au réel, une aptitude à le prendre tel qu'il est et, parfois, à passer vite à autre chose après un coup dur. Je le vis et je le vois autour de moi. Du dehors, cela peut ressembler à un manque de romantisme ou d'idéalisme, et glisser vers le procès de froideur. C'est un contresens. Accepter le réel n'éteint pas l'émotion, cela dit seulement qu'on ne s'attarde pas toujours à la donner en spectacle.

Ni froids, ni sans empathie

Alors, les autistes ressentent-ils moins les émotions ? Non. Ils les ressentent, parfois trop, tout en pouvant peiner à les nommer et à les lire chez l'autre. Mais le plus utile tient ailleurs. Cette difficulté de lecture n'a rien d'unilatéral. Si l'autisme dessine une forme de handicap social invisible, alors les personnes neurotypiques sont, elles aussi, démunies pour déchiffrer les signaux d'une personne autiste. Aucun des deux n'est plus handicapé que l'autre. Ils ne partagent simplement pas la même langue.

Reconnaître que cela tient à une différence de condition, et non à un défaut de bonne volonté ou d'empathie, change déjà beaucoup. Cela invite à ranger la devinette et à faire jouer une compétence plus simple, la curiosité. Un autiste à qui l'on demande ce qu'il ressent, ou ce qu'il a voulu dire, peut très souvent le formuler. Encore faut-il poser la question, au lieu de conclure à sa place. Bien souvent, l'émotion est là, et c'est seulement le mot échangé, celui qui aurait levé le malentendu, qui a fait défaut.