Épisode 4

Diagnostic de Sarah #4 : le doute revient

Après le deuxième rendez-vous, Sarah se retrouve traversée par un doute qu'elle croyait avoir dépassé. Est-ce qu'elle répond juste ? Est-ce qu'elle comprend bien ce qu'on lui demande ? Et si tout cela était une construction ? À travers cette conversation, le diagnostic apparaît comme un espace où se réveillent la peur de se tromper, le besoin de validation et la question du rapport aux autres. Un épisode sensible sur l'incertitude, la norme et la confiance en son propre récit.

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Transcription intégrale de l'épisode, légèrement retravaillée pour la lecture.

Bonjour Sarah, on se retrouve pour la 4e fois pour enregistrer la discussion dans le cadre de ton parcours de diagnostic de TSA et je viens prendre donc des nouvelles, je crois savoir que tu as fait ton deuxième rendez-vous du parcours hier, qu'est-ce qu'il y a de nouveau ?

Ce qu'il y a de nouveau, c'est qu'avec l'avancée, je sens que finalement ça a créé un peu plus de, je sais pas si c'est des turbulences, mais en tout cas c'est venu me toucher différemment sur des choses que je pensais avoir dépassées, notamment sur le doute. Je pense que j'ai beaucoup expérimenté ça dans le début de mon parcours professionnel, à me poser plein de questions, à chercher de l'assurance et à douter d'à peu près tous les choix que je pouvais faire dans des accompagnements, des manières de m'organiser, de prioriser mon temps, et une manière très douloureuse de vivre ce que je considérais comme des échecs, des choses qui n'ont pas marché de la manière dont je m'y attendais, et à avoir assez peu d'assurance à vivre des décisions, à faire mon métier. Et c'était vraiment, je repense à ça dans le passé parce que je pensais que j'avais terminé de le vivre aussi difficilement et que ça y était, je commençais à avoir une manière plus assurée de travailler, pour le dire rapidement. Et puis hier, je me suis sentie de nouveau dans cette espèce de marasme, de doute, de est-ce que c'est bien ça, est-ce que c'est bien juste dans ma manière de répondre aux questions qui m'étaient posées.

Il y a des questions particulières qui ont mis un doute, là ?

Oui, il y avait différentes questions sur ma manière de penser ou de reconnaître mes ressentis, de faire confiance à ça, est-ce que c'est aisé de reconnaître et d'interpréter la manière dont quelqu'un parle, bouge ? Et sur le coup, je me dis, oui, oui, je sais bien faire ça, puis en fait, peut-être pas tant que ça, parce que ça me soulevait plein de questions. Et là, je me demande si c'est bien fiable, ce que je suis en train d'interpréter sur cette interaction dans une discussion sociale.

Du coup, t'as été très consciente de ça quand on t'a posé la question hier, c'est ça ?

Oui, dans le processus, dans ma manière de répondre aux questions, j'étais vraiment bourrée de questions, très nerveuse.

C'était des questions sur les questions qui étaient posées, ou c'était des questions que tu te posais par rapport aux réponses que t'étais en train d'apporter ?

Les réponses que j'apportais. Je doutais de mes propres réponses.

Et tu pourrais me décrire quel était le cheminement dans ton cerveau quand tu essayais d'élucider ce doute sur tes propres réponses ?

Eh bien, je me posais la question, est-ce que j'ai un exemple concret qui me permet de répondre ? Je prends la question, par exemple, est-ce que c'est facile de rentrer dans le small talk, pour prendre cet exemple ?

Oui.

Et je trouve une situation, je me dis bon bah là oui, ça va, ça se passe très bien. Après, je me demandais, mais est-ce que ça a toujours été le cas ? Est-ce que, à l'adolescence ou à d'autres moments, ça a été déjà comme ça ? Je vais chercher des exceptions ou des moyens de vérifier si ça a toujours été vrai ou pas. Je me demande aussi, est-ce que c'est ce que moi, je comprends de moi ? Ou est-ce que c'est ce que les autres disent de moi ?

Et t'as clarifié cette question ? Où est-ce qu'il se trouve, l'enjeu ? Est-ce qu'il est sur ta référence interne ? Ou est-ce que ça se joue dans ce que les autres pensent de toi ?

Je pense que c'est plutôt dans ce que les autres pensent de moi. Oui, ça se joue plutôt là.

Et alors qu'est-ce qui se joue exactement ? C'est-à-dire pourquoi ? Qu'est-ce que ça pourrait faire ?

Selon ce que les gens pensent, ça pourrait provoquer quoi ? Ça pourrait changer la manière d'interagir avec moi, ça pourrait changer l'image que eux, donc eux, les autres, peuvent avoir de moi, et donc mettre un biais plutôt positif ou négatif dans la manière dont je pourrais être perçue, comme quelqu'un, je dirais, plutôt agréable, ou plutôt quelqu'un pas très agréable ou pas très intéressant.

Ce que j'essaie de comprendre, c'est est-ce que ce qui joue, c'est affectif ? C'est-à-dire que c'est le besoin vraiment d'être aimé par les autres et donc d'être reconnu, et donc on cherche la validation sociale, ça c'est universel, mais on le cherche plus ou moins. Ou est-ce que c'est un besoin de construire ta cohérence interne et donc de comprendre ? De comprendre qu'est-ce qui est attendu ? Qu'est-ce qui est attendu ? Qu'est-ce que c'est, cet implicite qu'il s'agit de décoder toute la journée ?

Elle est bonne, ta question, parce que je pense qu'il y a les deux qui se jouent. Bien sûr.

Bon évidemment, ma question est orientée parce que je te connais et aussi parce que je sais qu'il existe un biais considérable chez les gens qui ont un TSA, c'est-à-dire qu'il y a des choses qui peuvent apparaître comme étant un comportement basé sur une référence externe. Autrement dit, je calque mon comportement sur ce que je suppose que les gens attendent et donc je me préoccupe de savoir qu'est-ce que les autres pensent de moi, et donc ça peut ressembler énormément à de la dépendance affective quasiment, avec quelque chose qui est complètement en référence externe, qui se base non pas sur qu'est-ce que je ressens mais sur qu'est-ce que les autres pensent de moi. Or dans le cas de l'autisme, le coût cognitif pour décoder les implicites sociaux, qui est très faible chez des gens neurotypiques, est extrêmement élevé chez des gens qui sont dotés d'un TSA. Ce coût cognitif est tel que en fait il y a une sorte de recherche permanente, de confirmation, de la cohérence qu'on se construit à l'intérieur de soi. Donc ce qu'on va chercher, c'est des éléments pour confirmer ou infirmer dans une sorte de logique, presque scientifique, comme une équation qu'on cherche à prouver ou à invalider, est-ce que c'est vrai ou est-ce que c'est pas vrai ? Et ce n'est pas tant basé sur qu'est-ce qu'on ressent. Et donc il peut y avoir une confusion parfois : des gens qui sont concernés par l'autisme, en répondant sur une sorte de premier niveau de question, ça peut donner l'impression qu'ils ont complètement un appui en référence externe, c'est-à-dire sur qu'est-ce que les autres pensent d'eux, alors qu'en fait y a une sorte d'indifférence affective à ça, ça ne joue pas tellement là. Par contre, c'est une sorte de condition de survie sociale. C'est pour ça, je pense, que le questionnement dans un parcours diagnostique va fouiller un peu de ce côté-là, pour regarder qu'est-ce que ça génère, quelle sorte de doute, quelle sorte d'insécurité ?

C'est marrant ce que tu dis avec cette recherche de cohérence parce que dans les différentes questions de cette session, il y a volontairement des questions qui se ressemblent, qui sont posées plusieurs fois ou de différentes manières, notamment pour éviter le côté test. Et je crois que ça, ça m'a fait un peu buguer, ça m'a fait douter en fait : puisque vous me reposez cette question, est-ce que ma réponse précédente n'est pas cohérente ou est-ce que là, en fait, vous me testez ? Alors que je savais, elle m'avait annoncé qu'elle allait poser plusieurs fois certaines questions. Donc, ouais, c'est...

Et le coût de la construction de cette cohérence cognitive peut être potentiellement énorme et donc ça peut absorber un peu toute l'attention, comme une sorte de chiffon qui absorbe, parce que tout ton esprit est dédié à résoudre : est-ce cohérent ou est-ce incohérent, si c'est incohérent, quelle est la cause et comment faire, etc.

Ouais, un truc assez analytique et qui cherche à suivre une certaine logique.

J'avais fait quelques recherches sur comment est-ce qu'on peut travailler le sujet de l'ombre en psychologie chez les autistes, qui est un truc un peu plus difficile à attraper que d'ordinaire, parce que ce qui est redouté peut nous faire déployer des montagnes d'ingéniosité pour éviter ce qu'on redoute. C'est ça le principe de l'ombre, c'est qu'on redoute absolument quelque chose, et on va tout faire pour l'éviter. Et si ce qu'on redoute, c'est de ne pas arriver à comprendre ce qui se passe et du coup de se baser que sur de la référence interne, c'est un peu ce qui est souvent reproché aux autistes, d'être indifférents. On dit ça souvent, que les autistes sont indifférents à ce que pensent les autres, du coup ils fonctionnent que par rapport à eux-mêmes, ce qui leur donne beaucoup de force, de détermination, etc., mais qui peut les rendre un peu asociaux, voire froids ou indifférents, ce qui évidemment n'est pas le cas. Mais du coup, je pense que s'il y a une part de soi qui redoute ça, parce qu'on n'a pas envie d'être étiqueté comme ça, ça peut nous faire déployer des montagnes d'ingéniosité pour absolument répondre à ce truc-là. Et donc chercher à être le plus adapté possible, c'est ce qui déclenche de la suradaptation, beaucoup. Ça te parle ?

Et j'ai eu une absence. Tu pourrais me reposer une question là-dessus ?

Qu'est-ce que tu redoutes finalement au fond, quand tu es dans cet entretien, qu'il y a des questions qui te sont posées, tu sais qu'il y en aura peut-être plusieurs qui vont se ressembler, etc., et pourtant ça vient te mettre un peu en galère ? Qu'est-ce que, par exemple, qu'est-ce que la thérapeute pourrait penser de toi si tu ne sais pas prendre en compte les signaux externes ?

Je crois que ça revient à ce qu'on s'est dit il y a plein de temps, notre premier entretien du coup : la crainte de rater mon test, d'avoir quelque chose qui est... Je sais pas, incohérent, juste à côté de... Et je crois que ce qui serait encore pire, ce serait un peu qu'on me dise que c'est une construction et que j'ai tout inventé quelque part.

Du coup, c'est vrai que t'as un talent de comédienne, en fait, là.

Tu vois, à force de chercher à analyser, comprendre, en fait, que je me suis créé une espèce de névrose et que je me complais là-dedans, et... Ouais, c'est ça, hein.

Je pourrais rajouter des tonnes comme ça, mais vraiment, c'est un peu ce scénario-là qui m'apparaît.

Moi, je crois que ces tests, ils ont été fabriqués précisément pour... Je ne sais pas si on peut le déjouer, mais en tout cas, en tenant compte de ce biais-là. Je ne connais pas de gens qui ont pas eu ce questionnement en se soumettant à ce test-là. Le principe même du test, culturellement, c'est fait pour évaluer, et donc pour toute personne qui a grandi en étant évaluée, socialement et à l'école, etc., on apprend qu'un test, il faut le réussir. On peut réussir ou échouer. Alors qu'en vrai, on pourrait le voir juste comme un test discriminant, c'est-à-dire on a un cerveau devant soi et est-ce que c'est couleur verte ou est-ce que c'est couleur rouge, c'est ni mieux ni moins bien. Mais là, comme c'est présenté comme un test, il y a un peu cette notion d'échec ou de réussite, qui est absurde en fait par rapport à la question qu'on se pose.

Combien de mentions ? Parce qu'en fait, quelle que soit la réponse, tu sais que ce n'est pas quelque chose et que tu sais que c'est autre chose. Donc, dans une démarche où tu veux t'occuper de toi et faire de la thérapie ou soigner tes blessures, etc., c'est parfait. Tu resserres un peu les inconnues et tu vas avoir un monde qui va être un peu plus compréhensible. Et c'est difficile de se décharger de cette espèce de connotation sociale du test à réussir. Peut-être que si on faisait le test autrement, c'est-à-dire qu'il faudrait imaginer des tests de neurotypicité. Et en fait, on pourrait, les gens, on pourrait aller, comme au contrôle technique, passer régulièrement un test pour voir s'ils sont toujours aussi neurotypiques, parce qu'on ne sait jamais, ça pourrait dérailler.

Non, mais blague à part, ça serait intéressant, ça.

Oui, oui, de réfléchir par rapport à ce qui pourrait sembler être une norme.

Et est-ce que du coup, tout le monde aurait envie de réussir le test ?

Sauf que là, ce qu'on cherche à déjouer, je pense, avec ces questions, etc., c'est justement des mécanismes de dissimulation et de suradaptation sociale. C'est aussi pour ça, je pense, qu'il y a une batterie de tests, il n'y en a pas qu'un, il y en a plusieurs, et qui prennent le sujet par des angles hyper différents.

Oui, complètement. Et puis, je vois qu'il y a des réponses que je peux faire de manière un peu spontanée. Et en toute fin de journée, je me suis dit, non, c'est vrai, honnêtement, je pense pas avoir de centres d'intérêt spécifiques, comme, de ce que j'en ai compris, des personnes que je peux connaître peuvent avoir un intérêt spécifique. Et du coup, je me dis, non, non, ça, moi, pas du tout.

Et pourtant, je me suis encore vue à passer beaucoup de temps, plongée dans quelque chose que je cherchais à résoudre. Et je me dis, bon bah, ok, c'est pas sur un sujet en particulier, mais il y a quand même des moments où je suis très absorbée dans des choses. Alors peut-être que c'est comme tout le monde qui chercherait à résoudre quelque chose qui plaît, qui est stimulant, et peut-être pas.

Enfin, tu vois, je ne sais pas, du coup, je me suis remise à un peu remouliner dans le reste de ma journée, de ma soirée, mes réponses, bon, c'était un peu fatigant, quoi.

Ouais, bien sûr. En même temps, je pense que c'est assez intéressant de se trouver déstabilisée dans ce test, parce que c'est bien la preuve que tu peux pas maîtriser tout ton parcours de réponse, et c'est ce qui fait que ces tests ont de la valeur à mon avis.

On ne peut pas aller bluffer de A à Z, tu peux pas être en plein contrôle de toi tout le long pour fournir une image de toi-même conforme à ton ego. Et en fait, définir l'intérêt spécifique, c'est des trucs d'une infinie complexité. Moi-même, je ne saurais pas donner la définition autre que le stéréotype social qu'on s'en fait, de quelqu'un qui passe tout son temps et ses nuits sur son truc.

Bon, plus généralement, un sentiment à partager, là, un peu au milieu du gué de ton parcours ? Ça fait une quinzaine de jours que t'as commencé.

Eh bien, je me dis que c'est très bien que ça s'étale pas longtemps. Je pense que c'était vraiment une très bonne idée de prendre tous ces rendez-vous de manière un peu ramassée, parce que c'est vraiment pas confortable. C'est vraiment pas confortable. Je vois à quel point c'est compliqué d'expliquer comment je fonctionne et toutes les questions que quelqu'un d'extérieur peut poser pour essayer de décortiquer ça. Donc, c'est ça qui m'apparaît là ce matin.

Merci de continuer cette saga de témoignages, toujours aussi précieux, je crois. Et puis on va continuer ça au fil de l'eau.

À bientôt.